Le Lecteur de Jules Verne

Le Lecteur de Jules Verne

Almudena Grandes

Le Livre de poche

  • 1 février 2021

    Andalousie, 1947.
    La guerre d’Espagne s’est achevée dans le sang il y a déjà huit ans mais à Fuensante de Martos, petit village de la Sierra Sud de Jaén, elle n’est pas terminée. Les guérilleros républicains, réfugiés dans la montagne, continuent le combat, tandis qu’au village, leurs mères, leurs femmes, leurs enfants sont continuellement harcelés par la Garde civile. A neuf ans, Nino est le fils d’un garde civil et vit dans la maison-caserne du village. Nino et sa famille sont du bon côté de la loi mais quand, la nuit venue, il entend les cris des prisonniers torturés par les policiers, il ne peut s’empêcher de se poser des questions. Cela fait belle lurette qu’il ne croit plus les histoires de sa grande sœur Dulce qui lui raconte que le bruit des coups et les hurlements provient de la télévision de la caserne. Sa rencontre avec Pépé el Portugués va confirmer ses pires soupçons. L’homme vit seul dans un moulin abandonné, il ne se mêle de rien mais il sait tout sur tout. Avec lui, Nino découvre l’amitié, le plaisir des parties de pêche et les grandes conversations sur la course du monde. Pépé devient son modèle. C’est lui aussi qui l’introduit auprès des femmes de la ferme des Rubio, toutes mères, filles, femmes ou veuves de rouges. Il va admirer leur courage, leur rage de vivre et oublier les horreurs du monde qui l’entoure dans les romans de Jules Verne qui lui prête doña Elena. Grâce à ces héros de papier, Nino se fait ses propres idées et se forge la conviction que jamais il ne sera garde civil.

    Almudena Grandes continue son cycle ‘’Episodes d’une guerre interminable’’ mais cette fois du côté des vainqueurs.
    Mais sont-ils réellement des vainqueurs ces gardes civils au salaire misérable, obligés d’obéir aux ordres, de procéder à des arrestations arbitraires, de torturer, de risquer leur vie dans la montagne et d’appliquer la ‘’loi des fuyards’’ qui consistait à laisser partir un prisonnier pour le tuer d’une balle dans le dos en prétextant une tentative d’évasion. Pourtant, dans ce petit village andalou, les gardes civils sont de braves hommes, bons pères et bons maris quand ils s’installent le soir, à la table de la cuisine, avec sur les épaules le poids des exactions commises au nom des lois iniques promulguées par Franco.
    Almudena Grandes nous prouve encore une fois que rien n’est tout noir ou tout blanc, qu’il y avait des traîtres chez les Républicains, des Rouges chez les gardes civils, que derrière la paix retrouvée se cachait une guerre larvée. Elle raconte un pays gangréné par le fascisme, la violence, la loi du plus fort, l’ambiance délétère de l’Espagne franquiste où les vainqueurs se pavanent sur les corps de leurs ennemis réduits à rien.
    Roman d’apprentissage, Le lecteur de Jules Verne a le souffle des romans d’aventures dont le petit Nino admire les héros. On y croise des femmes au caractère bien trempé, des hommes lâches ou courageux, des femmes loyales, des hommes fidèles, des hommes héroïques devenus légendaires, de braves qui font ce qu’ils peuvent pour survivre à tout ça et le petit Nino qui cherche la vérité, la justice et qui va apprendre à faire ses propres choix.
    Avec cette série, Almudena Grandes a entrepris un immense travail de mémoire, ambitieux et nécessaire. Ce deuxième volet raconte les premières années de la dictature à travers le regard d’un enfant vif et attachant qui expérimente le courage, la lâcheté, les semi-vérités, les mensonges nécessaires, la fidélité à un idéal. De la belle ouvrage, comme d’habitude.